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Nos collègues publient  :

RÉSEAUX EN QUESTION : utopies, pratiques et perspectives

sous la direction d'Annie BLETON-RUGET, Nicole COMMERÇON et Martin VANIER,
Mâcon, Institut de Recherche du Val de Saône-Mâconnais, 2010 - 432 p.
ISBN 978-2-9527585-2-9


Ces actes des 5èmes Rencontres de Mâcon, qui commencent à prendre leur place dans le paysage de la recherche multidisciplinaire sur les espaces et sur les territoires, comprennent 37 communications, en majorité de géographes, autour des thèmes des réseaux et services, des acteurs et de la gouvernance, des représentations et modèles de réseaux.

Dès le propos introductif, Martin Vanier rappelle la difficulté d'appréhender la notion de réseau, tellement polysémique que se côtoient dans l'ouvrage des textes sur l'analyse morphodynamique des routes de poste en France à l'époque moderne (A. Bretagnolle), l'éclairage nocturne en ville (J.-M. Deleuil), les réseaux de surveillance de la qualité de l'air (I. Roussel), les réseaux entrepreneuriaux en Roumanie (E. Bioteau), les squats en Europe (D. Zeneidi), les migrants grecs à Marseille au 19e siècle (M. Grenet), ou encore les réseaux des parlementaires socialistes de Saône-et-Loire dans l'entre-deux-guerres (B. Dumons) ! Comment mettre de l'ordre et du sens dans cette apparente cacophonie propre à maints colloques ?

Tout est-il réseau, comme pourraient le laisser penser les ouvrages de M. Castells, évoqué par plusieurs des auteurs ? Trois contributions introductives, de caractère épistémologique, plantent le décor de la réflexion. “Faut-il sauver la notion de réseau ?”, se demande J.-M. Offner, analysant la montée en puissance de la notion de réseau, qui permet “de penser en même temps plusieurs types d'antagonismes” (structurant / structuré, local / global, concurrence / complémentarité, permanence / changement). Il présente aussi les critiques dressées à l'idéologie dominante de la mise en réseaux, appelant donc à un “sursaut méthodologique”, vecteur d'avancées disciplinaires. P. Musso met en exergue l'utopie moderniste des réseaux, remontant aux Saint-Simoniens et analyse l'idéologie contemporaine des réseaux (rétiologie), à la fois messianisme d'un nouveau monde et concept tellement utilisé (galvaudé ?) qu'il risque d'y perdre du sens. B. Ganne, quant à lui, met en relation la transformation des liens sociaux et le développement de la mondialisation.

Après ces riches réflexions conceptuelles, la première partie de l'ouvrage regroupe 14 contributions autour du thème “réseaux et services : quels enjeux ?”. Outre certains mentionnés plus haut, cette partie inclut des textes sur les réseaux numériques et l'espace public urbain (C. Ghorra-Gobin), les réseaux de télécommunication et l'aménagement des territoires (B. Moriset), la déréglementation des services postaux (A. Mignotte), les structures topologiques des réseaux des compagnies aériennes (P. Zembri), l'interconnexion ICE/TGV à Strasbourg (A. Beyer, M.-C. Fellow & G. Wulfhorst), le réseau de voies lentes en Wallonie (A. Hecker), le réseau postal en France au 18e siècle (N. Verdier), les réseaux d'approvisionnement en eau à Bordeaux (S. Vaucelle), la gestion de l'eau urbaine en France (C. Carré) et deux textes sur les réseaux de santé (S. Fleuret et A. Bailly). On voit se dégager progressivement, dans ces textes se basant sur des cas éminemment concrets, les modes de structuration des territoires par les réseaux.

La seconde partie de l'ouvrage, intitulée “Réseaux et représentations : quels instruments ?” comprend neuf textes plus divers dans leur nature que ceux de la première partie. B. Boureille examine l'idéologie progressiste saint-simonienne dans un texte sur Michel Chevalier et les notions de réseaux, tandis que Ph. Genestier et A. Healy, s'appuyant sur le cas lyonnais, montrent l'utilisation métaphorique de la notion de réseau par les élus locaux. La prospective territoriale s'appuie clairement aujourd'hui, comme à Grenoble, sur la mise en valeur de la notion de réseaux, pas seulement techniques, mais plutôt d'acteurs, de “réseaux experts” (D. Denizot & S. Louargan). Les réseaux de villes sont aujourd'hui très en vogue, mais C. Rozenblat (“Un réseau de villes n'est pas un arbre”) présente leur diversité, à la fois dans une perspective multiscalaire, du mondial au local, et rappelle que les arborescences hiérarchiques doivent être combinées à des liaisons de nature horizontale qui sont l'essence des sociétés contemporaines. Cependant, C. Jamot défend, dans le cas des “espaces urbains étalés” la pertinence actuelle des modèles christallériens. J.-J. Bavoux, quant à lui, rappelle qu'un réseau, en particulier de transports, n'est pas fait que de nœuds et d'arêtes, mais aussi de relais, même si leur importance a pu diminuer avec les progrès techniques. C. Arbaret-Schulz, dans une contribution particulièrement intéressante, réfléchit aux interactions frontière-réseau, rappelant que “le réseau met de la proximité dans la distance tandis que la frontière met de la distance dans la proximité” et que “le réseau crée de la continuité tandis que la frontière installe de la discontinuité”. Les aéroports sont des archétypes de “frontières réticulaires”, où se rejoignent ces figures antagonistes de la frontière et du réseau. Par contre, les contributions de C. Rolland-May (Neureval, modélisation de SMA par réseau neuronal flou pour l'évaluation de territoire ou de projet) et A. Bonnaud (Les arbres de connaissances, réseaux immatériels de partage de savoir et compétences) ne nous ont pas vraiment convaincu.

Dans la troisième partie (Réseaux et territoires, quels acteurs ?), le propos revient à des considérations plus concrètes. Tout d'abord autour de plusieurs cas de réseaux de villes en France, examinés par M. Bussi (Caen-Rouen-Le Havre), Y. Jean et D. Royoux (Poitou-Charentes), en insistant sur la gouvernance des réseaux de villes (B. Fouilland, L. Levêque & B. Steck) et la difficulté à résoudre les conflits entre logique territoriale et logique réticulaire, bien mise en évidence par les intercommunalités : alors que les réseaux de villes étaient en train de se constituer, la mise en place des pays et des SCOT a parfois réduit l'importance accordée par les élus aux liaisons régionales pour se reconcentrer sur les territoires du local proche, ce qui conduit à se poser la question de “l'utopie réticulaire : quand le réseau s'invite au pays, qu'advient-il du territoire ?” (G. Di Méo & C. Quéva). Dans la sphère économique, le fordisme déclinant a laissé la place à la valorisation des réseaux d'entreprises et des entreprises en réseau, par exemple dans les Systèmes Productifs Locaux (L. Barnèche-Miqueu), qui ont toutefois du mal à s'affirmer dans les espaces interstitiels de faible densité (M.-E. Férérol).

Dans une lumineuse conclusion, P. Veltz souligne la difficulté de tenter une synthèse d'un ouvrage aussi riche et foisonnant. Il suggère que l'analyse en termes de réseaux n'est pas un corpus de réflexion cohérent en soi, mais retient comme idée forte que le capitalisme “hautement connecté” (Internet, réseaux financiers, …) a construit un nouvel univers productif, cognitif et même moral, marqué par la désintégration progressive des structures puissantes et rigides, mais sécurisantes, de l'ère fordiste, pour laisser place à un monde de la fluidité et de l'incertitude, où l'individu est à la fois mis en valeur et plus vulnérable. Certes, réseaux techniques et infrastructures ne cessent de se développer, mais on assiste à un dés-ancrage des territoires, à l'apparition “d'essaims de la société numérique”, qui peuvent prendre les formes des clusters scientifiques, qui gardent des nœuds identifiables, ou bien des réseaux sociaux de type Facebook, où chaque individu est le nœud central d'un réseau déterritorialisé en mutation incessante.

On l'aura compris, cet ouvrage, malgré sa longueur (et son poids !), nonobstant quelques contributions absconses ou redondantes, mérite amplement, par sa richesse épistémologique, de figurer dans les bibliothèques universitaires. Il convient de saluer le travail des coordinateurs, en particulier N. Commerçon, géographe, et A. Bleton-Ruget, historienne, qui depuis plusieurs années ont dirigé de main experte les colloques scientifiques de l'Institut de Recherche du Val de Saône-Mâconnais.

Yves Boquet

Professeur de géographie à l'université de Bourgogne

 

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Dernière mise à jour : 25 novembre
2011

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