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Nos collègues publient  :

MITTERRAND ET LA GUERRE D'ALGÉRIE

par François MALYE et Benjamin STORA, Calmann-Lévy , 2010

Quel salutaire événement éditorial que cette étude dont un des mérites est de réduire le fossé entre œuvre de mémoire et démarche historique. En effet, les auteurs — en 250 pages — rappellent et analysent avec rigueur les événements et les choix des hommes politiques en charge de fonctions ministérielles dans les gouvernements présidés par le radical Pierre Mendès France (19 juin 1954 / 5 février 1955) et le socialiste Guy Mollet (2 janvier 1956 / 21 mai 1957).
Or, l'un d'entre eux, jeune alors (mais qui a déjà participé à neuf gouvernements depuis 1947 !), a effectué une carrière postérieure au cours de laquelle ont été totalement occultées ses responsabilités dans les années 1950.
François Mitterrand fut en effet successivement ministre de l'Intérieur puis ministre de la Justice dans ces deux gouvernements.
Les auteurs s'interrogent d'une part sur les motivations de celui qui a couvert la torture puis a mis en œuvre "la justice répressive", en votant notamment plus de 30 fois le rejet de la grâce lors des 45 exécutions capitales (un record absolu) effectives sous les 500 jours du gouvernement Guy Mollet, d'autre part sur les raisons qui ont permis d'occulter si longtemps (c'est-à-dire jusqu'au déclassement des archives et à la publication du livre du général Aussaresses en 2001) les actes politiques de celui qui a exercé postérieurement deux mandats présidentiels.

Après avoir rappelé la situation socio-économique (maintenant bien connue) des départements français d'Algérie après la 2ème Guerre mondiale, les auteurs soulignent l'impasse politique dans laquelle se trouve alors ce "territoire de la République" mais en tout point hors normes puisque, non seulement la grande majorité des "musulmans" — dotés du statut de l'indigénat qui a sévi en Algérie de 1881 à 1944 — n'ont pas le droit de vote mais ne sont même pas recensés, privés donc du droit élémentaire à un état civil personnel. Non seulement les indigènes ont été spoliés de leurs terres par la colonisation — et donc très appauvris comme l'a souligné Germaine Tillion dans ses études et qui a parlé de "clochardisation" — mais ils sont soumis à des règles de droit extraordinaires aux lois appliquées à la minorité d'origine européenne. Deux communautés donc, deux statuts civiques et politiques.
Les auteurs rappellent l'origine de ces distorsions : outre la pérennité des mentalités colonialistes, elles ont été maintenues et aggravées par la puissance des "gros colons" qui exercent un lobbying intense à Paris et par les craintes de la minorité européenne dix fois moins nombreuse que la population "musulmane" dont la pression démographique s'accroît : même modestes, le niveau de vie et le statut socio-politique de ces "pieds-noirs" sont toujours supérieurs à ceux des "indigènes".

Dans ce contexte, quels furent les choix politiques de François Mitterrand dans l'exercice de ses fonctions ministérielles au début des " événements d'Algérie" ?
Quant il est chargé par Pierre Mendès France du ministère de l'intérieur en juin 1954, François Mitterrand — contrairement à d'autres membres du gouvernent — connaît bien l'Afrique (il a été ministre de la France d'Outre-Mer dans le gouvernement Pleven en 1950) : il a été très tôt favorable à la décolonisation de l'Afrique noire. Il connaît aussi l'Algérie par ses relations personnelles et est resté jusqu'au bout attaché à une Algérie française, partisan de "l'intégration", considérant alors inenvisageable une séparation que De Gaulle mettra pourtant en œuvre deux ans seulement après la chute du gouvernement Guy Mollet. L'idée d'une Algérie indépendante n'était donc pas si anachronique que François Mitterrand a bien voulu le dire ultérieurement pour se justifier.

Qu'a-t-il donc assumé dans l'exercice de ses fonctions ministérielles ?
Dans le gouvernement de Pierre Mendès France, lors du déclenchement des "événements d'Algérie", F. Mitterrand affirme d'emblée, avec tout le gouvernement, "l'Algérie, c'est la France". Tout autre discours lui eût valu sans doute la Haute Cour de justice ! Si des contacts ont été envisagés avec les insurgés, leur passage dans la clandestinité et "l'absence de structure politique algérienne que la colonisation a supprimée" n'ont pas permis d'aboutir à des pourparlers.
Tous les responsables politiques tendent alors à minimiser les incidents dans lesquels on ne voit qu'une agitation tribale ou la main de l'étranger.
Sur place, fin novembre 1954, François Mitterrand affirme sa volonté de châtier la rébellion "d'une manière implacable", dans une espèce de surenchère avec l'armée et face à des pieds-noirs qui pensent que "Mitterrand est en train de [les] vendre comme le juif Mendès l'a fait en Tunisie".
Officiellement opposé à la torture utilisée par la police dès le début des "événements" (et bien avant d'ailleurs), bien informé néanmoins des pratiques en usage par ses réseaux personnels, par des députés, par la presse et par des avocats, "il n'a jamais cru qu'elle était systématiquement utilisée". Plusieurs enquêtes et autant de rapports réalisés début 1955 soulignent pourtant les méthodes très particulières de la police en Algérie, "ensemble incohérent de milices privées", selon le constat de Jean Mairey, patron de la Direction générale de la Sûreté nationale, poste le plus élevé de la hiérarchie policière, qui précise : méthodes fondées sur "le mépris fondamental du « bicot »" et "dont le seul résultat certain était de creuser […] le fossé séparant les Français d'origine métropolitaine de la masse des populations indigènes", comparant même ces méthodes à celles de la Gestapo.
Ces alertes ne furent pas entendues : seuls comptaient les résultats. La rébellion devait être écrasée par tous les moyens et les tribunaux civils ne furent pas en reste pour condamner sévèrement. Certains ont demandé la mise en place de tribunaux militaires, ce que François Mitterrand refuse car ce serait reconnaître un état de guerre où l'on condamnerait des combattants et non des criminels. Sous son ministère, les forces de police ont augmenté de 60%. C'est l'engrenage de la violence qui fait tomber devant la Chambre le gouvernement de PMF le 5 février 1955.

Dans le gouvernement Guy Mollet installé le 2 janvier 1956 (par -20° à Paris !), François Mitterrand devient Garde des Sceaux. Après le désastreux voyage de G. Mollet à Alger début février, le Président du Conseil demande des pouvoirs spéciaux pour régler le problème algérien en gouvernant par décrets-lois, pouvoirs conçus aussi comme moyen de contrer les Européens d'Algérie opposés à toute réforme. Yves Lacoste (SFIO) est nommé ministre résident en Algérie. Ces pouvoirs spéciaux sont votés à l'Assemblée par 455 voix (y compris les députés communistes) contre 76 : des pouvoirs exorbitants sont confiés au ministre résident et à l'armée qui dispose dorénavant de tribunaux militaires. Autant de mesures qui violent bon nombre de principes constitutionnels, ce que ne peut ignorer l'avocat Mitterrand ! Mais il les accepte au prétexte de la nécessité d'écraser la rébellion.
Les auteurs analysent avec précision les moyens et les résultats de cette politique, depuis la terrible bataille d'Alger de janvier-février 1957 jusqu'aux exécutions capitales en chaîne, couvertes par François Mitterrand et le gouvernement auquel il appartient.
Il faut donc s'interroger sur les raisons d'un tel choix : concernant F. Mitterrand, les auteurs, témoignages à l'appui, montrent que sa conduite a été dictée par l'ambition de devenir Président du Conseil, en succédant à Guy Mollet. Sa volonté "d'être le premier" lui a "donné un instinct de survie hors du commun". Démissionner l'aurait écarté du cercle ministériel : même s'il a prétendu en 1990 y avoir songé et même l'avoir fait (!), il perd ses fonctions avec la chute du gouvernement Guy Mollet en mai 1957 et ne reviendra au pouvoir qu'un quart de siècle plus tard.

Pourquoi ce passé politique a-t-il été si longtemps occulté, alors même qu'a été exhumée de son vivant son adhésion aux thèses d'extrême droite avant et au début de la 2° guerre mondiale ?
Les auteurs rappellent que la chute de Guy Mollet a sonné le glas de la SFIO. A la tête du PSA devenu PSU, Michel Rocard, qui reconnaît avoir traité Mitterrand d'assassin, a refusé son entrée dans ce nouveau parti. Mais dès 1971, Mitterrand prend la tête du Parti Socialiste sorti du Congrès d'Epinay. Il ne fut donc plus question de reparler des événements d'Algérie, d'autant que les années 1970 ont été celles des remises en cause de la mémoire et de l'histoire de la 2ème Guerre mondiale.
Au moment des élections présidentielles de 1981, le sujet est resté tabou à gauche : ni le Parti communiste ni certains groupes trotskystes n'ont évoqué l'épisode algérien, en appelant à voter sans condition pour François Mitterrand.
La droite restait divisée : certains continuaient d'accuser De Gaulle de les avoir trahis, alors que les gaullistes préféraient faire oublier la façon dont De Gaulle avait réglé le conflit algérien.
D'ailleurs, dès sa campagne présidentielle de 1965, François Mitterrand fit des promesses aux pieds-noirs, promesses confirmées le 4 avril 1981 par le candidat Mitterrand : indemnisations, réhabilitation, amnistie totale. Au 2ème tour, l'extrême droite n'eut pas de scrupules à appeler à l'abstention. Le général Salan appela même à voter Mitterrand.
On peut dire que tous les camps ont organisé l'oubli, oubli renforcé par la victoire. L'abolition de la peine de mort a sans doute constitué une rupture radicale avec le passé.

Micheline Cinquin

 

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Dernière mise à jour : 25 novembre
2011

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